Walt Disney et l’illusion du vivant

Au risque de surprendre quelques esprits chagrins à l’esprit étroit, être passionné par la production animée nippone n’a jamais été incompatible avec le respect et l’admiration que chaque passionné de dessins animés se doit d’avoir pour les productions Disney. S’il est inutile et complètement hasardeux de comparer les productions animées japonaises et disneyiennes, toutes deux très différentes dans leur approche culturelle, leur substance narrative et leurs objectifs artistiques et commerciaux, il n’en reste pas moins que les long-métrages de tonton Walt font toujours office - près de 70 ans après Blanche-Neige - de mètre-étalon pour tout film d’animation, quelle que soit son origine.

Si la production Disney est fait de hauts et de bas depuis le renouveau de la “Petite Sirène” en 1989 (le sommet étant essentiellement incarné par les superbes productions 3D du studio Pixar), et si le manque d’originalité est souvent flagrant depuis lors - on pense aux “inspirations” plutôt flagrantes du “Roi Léo” de Osamu Tezuka pour “Le Roi Lion” ou encore de “Nadia et le secret de l’eau bleue” du studio Gainax pour “Atlantide : l’empire perdu” - il Frank Thomas en plein travail sur n’en reste pas moins que le savoir-faire et l’autorité du studio de Mickey demeurent inégalés. Les films de l’ “âge d’or” n’ont pas pris la moindre ride et n’ont, à mon sens, toujours pas trouvé à ce jour d’adversaire à leur véritable mesure. Et ce malgré le talent infini de tous les Miyazaki, Takahata ou Lasseter de ce monde. C’est dire le statut de ces chef d’oeuvres absolus et intemporels.

La raison de ce succès ? Le talent de conteur hors pair de Walt Disney, sa vision révolutionnaire de l’animation et sa faculté extraordinaire à s’entourer de personnes plus subtiles et compétentes que lui et en tirer le maximum. Dès l’époque des “Silly Symphonies”, Disney embauche et forme un nombre incalculable d’animateurs (comme le célèbre et défunt Frank Thomas, en photo ci-dessus, à l’oeuvre sur “Robin des Bois” en 1973), dont certains formeront sa garde rapprochée pendant plus de trente ans au moins… Des animateurs aguérris, qui franchiront tous les obstacles (le perfectionnisme extrême et l’insatisfaction chrnoique de Disney étant peut-être les plus effayants !) et finiront par s’imposer au studio… et constitueront finalement le collectif d’animateurs qui s’attaquera au début des années 30 au monument du cinéma qu’était “Blanche Neige et les Sept Nains”, premier long-métrage d’animation de l’histoire !

Parmi eux, citons les mythiques Fred Moore (spécialiste de Mickey, qu’il avait notamment animé dans le segment “L’apprenti sorcier” de “Fantasia”), Art Babbitt (créateur de Goofy/Dingo, il anima également “Les trois petits cochons”, la Reine dans “Blanche Neige” et Gepetto dans “Pinocchio”), Norman Ferguson (le spécialiste de Pluto dès sa création), Joe Grant (co-scénariste de “Dumbo” et “La Belle et le Clochard”, il travailla notamment sur “Blanche Neige”, “Pinocchio”, Fantasia”, “La Belle et la Bête”, “Aladdin”, “Le Roi Lion”, “Pocahontas”, et “Mulan”), Dave Hand(réalisateur de “Blanche-Neige” et “Bambi”), Hamilton Luske (co-réalisateur de “Pinocchio”, “Fantasia”, “Saludos Amigos”, “Cendrillon”, “Alice au Pays des Merveilles”, “Peter Pan”, “La Belle et le Clochard” et “Les 101 dalmatiens”, il fut aussi directeur de l’animation sur “Mary Poppins”), Bill Tytla (animateur de Grincheux dans “Blanche Neige”, Stromboli dans “Pinocchio”, Yan Sid dans “Fantasia”, Dumbo dans le film éponyme… Tytla est encore considéré comme l’un des plus grands animateurs de personnages de l’histoire !), Les Clark, Milt Kahl, Ward Kimball, Eric Larson, Wolfgang Reitherman, Frank Thomas, Ollie Johnston, Marc Davis et John Lounsbery. Les 9 derniers de cette liste deviendront bientôt les fameux “Nine Old Men” de Walt Disney (Référence à Franklin D. Roosevelt qui surnommait ainsi les 9 juges de la Cour Suprême)… Les 9 animateurs les plus loyaux et les plus talentueux, qui oeuvreront ensemble sur tous les long-métrage du studio jusqu’à “Bernard et Bianca” (”The Rescuers”, 1977). Petite présentation rapide des 9 animateurs les plus mythiques de l’histoire de l’animation.

LES “NINE OLD MEN”

Les Nine Old Men, à l'époque de

* Les Clark (1907 - 1979). Intègre les studios Disney en 1927. Sa spécialité était Mickey, qu’il fut le seul parmi les Nine Old Men à animer depuis les débuts du personnage sur “Steamboat Willie”. Il anima de nombreuses scènes magnifiques dans “Pinocchio”, “Dumbo”, “Les 101 Dalmatiens”, “Cendrillon”, “Alice au Pays des Merveilles” et “Peter Pan” jusqu’à “La Belle et le Clochard”. Après quoi il passa à la réalisation de téléfilms et autres courts métrages pour Walt Disney. Il finit par prendre sa retraite des studios en 1976.

* Ollie Johnston (1912 - ) rejoint Disney en 1935 et travaille d’abord en tant qu’assistant animateur sur “Blanche Neige”. Ses travaux les plus célèbres sont sans doute ses animations de Monsieur Mouche dans “Peter Pan”, les belles soeurs dans “Cendrillon”, le Prince Jean dans “Robin des Bois”, mais il oeuvra également sur “Fantasia”, “La Belle et le Clochard”, “Alice au pays des Merveilles” et “La Belle au Bois Dormant”. Après 43 ans de bons et loyaux services aux Studios Disney, il prend sa retraite en 1978 et se consacra notamment à l’écriture. Il co-écrit ainsi avec son ami et collègue Frank Thomas “The Illusion of Life - Disney Animation”, publié en 1981 et salué dans le monde entier comme étant le meilleur livre jamais écrit sur l’animation. Johnston est le dernier des “Nine Old Men” encore en vie !

* Frank Thomas (1912 - 2004) est engagé par Disney en 1934. Ses travaux les plus connus sont l’animation de la belle mère dans “Cendrillon”, la Reine de Coeur dans “Alice au Pays des Merveilles”, le Capitaine Crochet dans “Peter Pan” ou encore la fameuse scène du baiser-spaghetti dans “La Belle et le Clochard”. Il oeuvra aussi notamment avec succès sur “Pinocchio”, “Le Livre de la Jungle”, “Les 101 Dalmatiens” et bon nombre de courts métrages. Il se retire en 1978 après 45 ans de carrière. Il coécrit avec son meilleur ami Ollie Johnson le livre de référence “Disney annimation - The Illusion of Life”. les deux hommes firent l’objet d’un très beau documentaire intitulé “Frank and Ollie”, réalisé par Théodore Thomas (le fils de Frank).

* Wolfgang “Woolie” Reitherman (1909 - 1985) rejoint le studio en 1935 comme animateur et réalisateur. A son actif, on peut trouver notamment ses animations pour le crocodile de “Peter Pan”, le dragon de “La Belle au Bois dormant” et la séquence de lutte entre Clochard et 3 molosses, et Clochard et le rat dans “La Belle et le Clochard”. Reitherman était le spécialiste des scènes d’actions. Disney estimait qu’il était le seul à pouvoir les animer avec suffisemment de réalisme. Le jour suivant la mort de Disney, Reitherman dira “A partir d’aujourd’hui, ce ne sera plus comme avant. Ce sera tel que nous nous en souviendrons”. Doté d’un caractère de leader et d’une solide expérience il s’impose comme vrai patron des studios, commandant aux scénaristes, aux animateurs et intervallistes, présidant d’aussi célèbres qu’interminables réunion de projet ! Il s’occupe très logiquement de la réalisation de tous les long-métrage animés des studios Disney suivant la mort de Walt, jusqu’à sa retraite en 1977, après avoir terminé “Bernard et Bianca”… et 50 ans d’une riche carrière.

Milt Kahl mimant un personnage de * Milt Kahl (1909 - 1987) débute en 1934 au début de la production de “Blanche Neige”. Il est réputé pour être l’un des meilleurs animateurs ayant jamais travaillé pour les studios Disney. C’est pour cela que Walt lui confia souvent les tâches les plus difficiles, et qu’il fut admiré par de nombreux animateurs du studio. On retrouve sa patte dans des personnages qu’il a animé avec brio, tels que Pinocchio, Peter Pan, Alice, le Prince dans “La belle au bois dormant”, Shere Khan dans “Le Livre de la Jungle”, Edgard dans “Les Aristochats”, le Shérif de Nottingham dans “Robin des Bois” ou Medusa dans “Bernard et Bianca”. Kahl prend sa retraite en 1976 après 42 années passées au service de Walt Disney. (cfr photo ci-dessus. Kahl à l’oeuvre sur le personnage de Kay, fils d’Hector dans “Merlin l’enchanteur” en 1963)

* John Lounsbery (1911 - 1976) débute en 1935 sous la houlette de Norman Ferguson avant de devenir l’un des animateurs les plus en vue du studio. Affectueusement surnommé “Louns” par ses collègues animateurs, il était doté d’une force de travail impressionnante qui lui valut l’admiration et le respect de tous durant de longues années. Lounsbery anima notamment Ben Ali Gator dans “Fantasia”, Grand Coquin dans “Pinocchio”, Timothée dans “Dumbo”, le père dans “Peter Pan”, Tony, Joe et certains chiens dans “La Belle et le Clochard”, le Roi dans “La Belle au bois dormant”, les éléphants dans “Le Livre de la Jungle”… Avant de passer directeur de l’animation en s’occupant notamment de “Alice au Pays des Merveilles”. Dans les années 70, il est promu réalisateur et co-dirige “Winnie l’ourson et le Tigre fou” ainsi que “Bernard et Bianca”, son ultime long-métrage qu’il ne vit pas entièrement achevé.

* Eric Larson (1905 - 1988) est engagé au studio en 1933 et devient rapidement l’un de ses meilleurs animateurs, dirigeant des personnages marquants tels que Peg dans “La Belle et le Clochard”, les vautours dans “Le Livre de la Jungle”, la scène du vol de Peter Pan de Londres à Neverland ou encore Bibi Lapin, Basile et Boniface. Ayant fait preuve de ses talents à enseigner et former les nouveaux talents, Larson s’est vu confier la tâche de repérer et former les nouveaux animateurs de Disney au début des années 70. Beaucoup des grands animateurs actuels du studio ont été formés par Larson dans les années 70 et 80, jusqu’à sa retraite en 1986.

* Ward Kimball (1914 - 2002) rejoint les studios Disney en 1934. Ce bon vivant farceur fut notamment responsable de l’animation de Jiminy Cricket dans “Pinocchio”, Lucifer, Jaq et Gus dans “Cendrillon”, Le Chapelier fou, le Chat du Cheshire ainsi que Tweedledee et Tweedledum dans “Alice au Pays des Merveilles”. Son travail était en général plus délirant que celui de ses collègues. Il prit sa retraite des studios Disney en 1972.

* Marc Davis (1913 - 2000) débute en 1935 sur “Blanche Neige” et se chargea plus tard de la création graphique et de l’animation de Bambi, Pan-Pan, Cendrillon, Clochette dans “Peter Pan”, Maléfique, son corbeau et Aurore dans “La Belle au Bois Dormant”, Cruelle dans “Les 101 Dalmatiens”. Parallèlement à l’animation, il était également responsable du design des personnages de nombreuses attractions majeures de Disneyland dont Pirates des caraïbes et Le Manoir Hanté. Il prit officiellement sa retraite en 1978, mais demeura actif dans le développement d’attractions pour EPCOT et Tokyo Disneyland.

Au moment de la sortie de “Robin des Bois”, il ne restait plus que quatre des “Nine Old men” encore en activité à Disney. Il s’agissait de Milt Kahl, John Lounsbery, Frank Thomas et Ollie Johnston. Nous pourrions y ajouter Eric Larson, mais ce dernier s’occupait uniquement du repérage et de la formation des jeunes talents.

DISNEY ANIMATION : THE ILLUSION OF LIFE

Pour ceux qui désireraient approfondir la question et en savoir plus sur les méthodes et autres techniques d’animation des studios Disney, je ne puis que vous conseiller l’achat du livre suivant. Considérez le comme étant l’un de mes plus gros coups de coeur personnel, tant est que cela ait une quelconque valeur pour vous. :-p

The Illusion of Life

Publié en 1981, ce livre acclamé par la critique et la public a été écrit par deux des mythiques “Nine OldMen” - Ollie Johnston et Frank Thomas (voir petite présentation des “Nine Old Men” plus haut dans cet article) - et est encore largement considéré à juste titre comme l’un des tous meilleurs livres jamais écrits sur l’animation (le meilleur ?). Totalisant 576 pages, la version mise à jour de 1995 porte le titre inversé de “The Illusion of Life: Disney Animation” et propose 489 planches en couleurs et plus d’un millier d’illustrations en noir et blanc… Des croquis aux layouts, en passant par des fragments de storyboard jusqu’à certaines séquences d’animation intégrales ! Cet ouvrage luxueux et massif nous donne un apperçu des travaux des meilleurs animateurs des studios Disney durant l’âge d’or de l’animation, dont les fameux “Nine old Men”, afin de transmettre au lecteur toutes les recettes d’une animation de qualité et le secret de la qualité éternelle des long-métrages animés estampillés “Disney”. Une véritable somme, condensé d’un savoir que nous ne devons pas perdre !

Livre complètement indispensable (et je pèse mes mots !) à toute bibliothèque d’amateur d’oeuvres animées qui se respecte, il est fréquemment utilisé comme source de référence par les professionnels de l’animation ainsi que par les étudiants. Les animateurs le désignent d’ailleurs souvent par l’adjectif de “Bible” ! Un terme non usurpé, véritable hommage de deux géants à l’époque dorée d’un art qu’ils ont contribués à élever au-delà de toute espérance. Vous pourrez vous le procurer ici à un prix plus qu’avantageux (sachant qu’on ne le trouve pas neuf dans les boutiques parisiennes à moins de 80 euros), moyennant deux semaines et demi d’attente.

3 commentaires »

  1. omni nous dit :

    13 octobre 2006 à 19:57

    Trés instructif ton article, merci ;- )

  2. yuto nous dit :

    13 octobre 2006 à 21:45

    J’ignorais totalement l’existence de ce livre. J’imagine qu’aujourd’hui , il doit être très recherché.

    Sur les productions de Disney, je dois bien reconnaître que plus jeune , je leur en avait voulu d’avoir plagié le Roi Lion de Tezuka et puis au fond … On a un du très bon Disney au final et c’est ce qui importe.

    Quand aux diffèrentes oeuvres, mes préferences vont directement vers la Belle et la Bête, un mythe indémodable à mes yeux.

    Merci beaucoup sur tout ces renseignements , en particulier sur les “Nine Old Men”, ma culture sur les pilliers des Disney était très limité avant de lire cette article.

    Bonne continuation.

  3. Cyber Chronicles » Archive » Anime sucks … ? ~ Tentative de réponse nous dit :

    24 octobre 2006 à 16:00

    […] Reprenons-les donc dans l’ordre et tentons d’y répondre. D’abord et avant tout, est-ce de la merde ? La réponse est moins évidente qu’il n’y parait. Je pourrai bien sûr citer les exemples médiatiques ultra-connus que sont le studio Ghibli et l’œuvre de Taniguchi pour montrer que dans le manga et l’anime, il y a aussi de grands auteurs. Mais c’est une caution intellectuelle tellement usée et peu représentative qu’il est peut-être judicieux d’aller chercher d’autres éléments de réponses. Car quand on parle de manga au quidam moyen qui a décroché depuis le Club Dorothée, il se souvient d’Albator, de Saint-Seiya, de Dragon Ball et de Ken. Ces shônens ne peuvent être délibérément balayé de la main par les animefans, puisqu’ils sont beaucoup plus représentatifs de la production nippone que les deux exemples cités plus haut. Et oui, ces séries malgré tous leurs défauts, contiennent des richesses qui ont fait de chacun de nous des amateurs d’animes et de manga. Le débat connexe est évidemment celui de la qualité de l’animation. Longtemps plombé par la ligne de conduite économique de Tezuka (qui s’inspirait alors de la limited motion mise en place par Hanna Barbera), l’animation japonaise a su profiter des ses contraintes et mettre en place “l’illusion du mouvement” au détriment de “l’expression du mouvement“, comme a pu l’expliquer Olivier Paquet en divers endroits (et notamment dans le numéro spécial de Bang! consacré aux mangas et à l’animation japonaise). Le concept de base de l’animation n’est donc pas la même et pendant plusieurs décennies, disons des années 60 au milieu des années 90, l’animation japonaise faisait triste figure techniquement parlant face à la full-animation de séries disneyennes pourtant produite bien avant. Mais se focaliser sur ces contraintes budgétaires, dans un premier temps, et stylistique, dans un second temps (car l’illusion de mouvement, avec ses fameuses techniques de glissements de celluloïds, de réutilisation de séquence d’animation, de plans fixes et d’animation minimaliste des personnages, est devenu clairement avec le temps le style de l’animation japonaise, style qu’on retrouve dans des productions actuelles qui ont pourtant les moyens techniques et financiers de faire de l’animation réaliste), se focaliser sur ces contraintes, c’est passer à côté de l’intérêt de l’animation japonaise. […]

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