Les Chroniques Disney : Ward Kimball - Billet I

Ignorant jusqu’au nombre de lecteurs fréquentant ce modeste blog aux publications plus qu’aléatoires, je me garderai bien de faire des pronostics sur le “succès” éventuels des petites chroniques que je m’apprête à traduire et à publier ici.

Ces petits articles, que j’ai intitulé malicieusement “Chroniques Disney”, porteront sur des portraits et des extraits d’interview d’animateurs célèbres ou mythiques du studio de tonton Walt, avec des récits souvent croustillantS sur le fonctionnement du studio, les relations entre les diverses personnalités, la production de tel ou tel long-métrage… Toute la matière originale en anglais provient du blog de la TAG (The Animation Guild), tenu notamment par son représentant principal, Steve Hulett (ancien membre de l’équipe des scénaristes des studios Disney pendant dix ans, où il a oeuvré sur “Rox et Rouky”, “Taram et le chaudron magique”, “Basile détective privé” et “Oliver et Compagnie”). Un blog d’une grande richesse, sur lequel on retrouve certains posteurs prestigieux comme Floyd Norman(1) ou encore Tom Sito(2). Excusez du peu !

Bref, pour éviter aux curieux de se noyer dans les centaines de pages de ce blog et satisfaire les lecteurs fâchés avec la langue de Shakespeare, je me propose de vous présenter les récits les plus intéressants. Une petite plongée informative sympathique dans les coulisses des productions Disney.

WARD KIMBALL : “FRED MOORE ET LES TUYAUX EN CAOUTCHOUC”

Ward Kimball

Pour inaugurer cette nouvelle rubrique, je débuterai avec quelques propos et extraits d’interview du génial Ward Kimball, l’un des “Nine Old Men” les plus célèbres. Ce bon vivant farceur, mélomane (il était membre d’un célèbre groupe de jazz!) et franc du collier rejoint les studios Disney en 1934. Il fut notamment responsable de l’animation de Jiminy Cricket dans “Pinocchio”, les corbeaux dans “Dumbo”, Lucifer, Jaq et Gus dans “Cendrillon”, Le Chapelier fou, le Chat du Cheshire ainsi que Tweedledee et Tweedledum dans “Alice au Pays des Merveilles”. Disney prenait soin en général de lui réserver les scènes les plus délirantes ou les plus expressives. Il prit sa retraite des studios Disney en 1972, suite à un désaccord d’ordre artistique sur un buste de Walt Disney ornant l’entrée des studios (sic!). Il décède trente ans plus tard à Los Angeles.

Voici quelques propos d’une interview de Kimball réalisée par Steve Hulett à la fin des années 70.

Steve Hulett: “Vous me parliez de l’animation cyclique des premières années à Disney…

Ward Kimball: Il ne s’agissait pas vraiment d’animation cyclique, car cela nous amène à ce que faisait Hanna-Barbera. Nous avions tout de même de nombreuses nuances et changements. Lorsque nous avions un personnage en train de courir, il fallait s’assurer que cela ne passe pas pour de l’animation cyclique aux yeux de Walt. Si les pieds pouvaient fonctionner en cycle, la caméra se chargeait de l’amoindrir… On pouvait également faire en sorte que le personnage scrute les alentours tout en courant, ce qui créait une autre dynamique. Et il n’y avait donc pas de cycle au final.

Je me souvient de mon arrivée à Disney, l’animation cyclique était un peu considérée comme une pratique interdite. Si vous utilisiez un cycle, il ne fallait pas que le public s’en appercoive. Mais vous devez comprendre qu’à l’époque lorsque les gars commençaient à animer, il s’agissait d’un processus tellement complexe qu’on recherchait des manières simples et presques abstraites de dessiner les personnages. Le principe de base de ce métier étant la création d’une multitude de dessins, ce qui était fatiguant et long à obtenir. On prisait dès lors des personnages assez ronds, car tout le monde savait que dessiner une figure faite de courbes et de spirales était plus simple qu’une figure aux contours anguleux et droits.

Les personnages devinrent donc très simples, presque abstrait. Quand on analyse Mickey, on se rend compte qu’il ne s’agit en fait que de deux cercles liés par deux lignes… On avait ce qu’on appelle l’animation à “tuyaux de caoutchouc” car les jambes de Mickey et Minnie ressemblaient à deux tuyaux noirs caoutchouteux dotés de mouvements élastiques.

Mais quand on a finit par se pencher sur des approches plus réalistes, on vit rapidement l’ampleur de la tâche et sa difficulté. Sur “Blanche Neige”, nous avions utilisé la technique de la rotoscopie… Et alors que l’animation devint de plus en plus cinématoghraphique, nous nous écartions de l’animation à “tuyaux de caoutchouc” et ses façons arbitraires de dessiner. A l’époque, il fallait dessiner comme un dessinateur de BD pour être drôle. Si vous dessiniez de manière réaliste, vous n’étiez plus drôle. Les anciens cartoons n’étaient donc qu’une série de gags enchaînés, interprétés par des personnages relativement grossiers animés avec une bonne dose d’exagération. Ensuite, il y eut des histoires plus crédibles et plus riches, comme “Blanche Neige”, et des développement de personnages au niveau personnalité comme les sept nains… Chacun étant différent, avec sa propre “mécanique”.

Ward Kimball lors de la production de
Ci-dessus : Ward Kimball lors de la production de “Cendrillon”, sous l’oeil admiratif de Walt Disney (à droite).

Steve Hulett: Parlez nous de Fred Moore(3).

Ward Kimball: Fred s’est écarté de l’école “ronde” des “tuyaux en caouthouc”. Il était l’animateur le plus parfait pour cette époque de transition. Il fut le premier à s’affranchir de certaines habitudes. Il instaura le contre-mouvement dans sa manière de dessiner. Il fit davantage de dessins. Il décida de faire bouger les joues de Mickey en harmonie avec sa bouche, ce qui n’avait jamais été fait auparavant quand il fallait dessiner à l’intérieur de ce cercle. Il l’a passé au “squash and stretch”(4).

Il était là au moment idéal, mais Fred était un animateur autodidacte. Il n’avait jamais fait d’école artistique, et il a émergé par le dessin avec ses propres armes. Personne ne semble se souvenir d’une “montée en puissance” au sein du studio. Il était simplement là, constant, réalisant des choses intéressantes et ne descendant jamais sous cette limite. Nous autres sommes arrivés là, dans cet endroit étrange auquel nous tentions de nous adapter tout en essayant de l’améliorer. On en devint les élèves. Milt Kahl, moi-même, Frank (Thomas) et Ollie (Johnston). Nous savions que c’était un art difficile, et il y avait tant de nuances de techniques et de conceptions dans la manière de dessiner.. Il y avait des millions de choses à apprendre et à essayer.

Fred n’y avait jamais songé. Ce n’était pas un étudiant de l’animation… C’était simplement un animateur naturellement doué dont le style et le développement étaient parfaits pour cette époque bien précise de l’existence du studio. Et quand le studio a poursuivi sa croissance et son chemin dans la direction du perfectionnisme, ce furent les étudiant - nous - qui ont alors repris le flambeau. Et Fred fut incapable de s’adapter. Il se mit à boire au lieu de s’écrier “C’est génial ! Je vais m’asseoir et explorer cela moi aussi, et puis l’améliorer à mon tour”.

L’idée de tous était de tenter de faire mieux que ce que vous faisiez avant, c’était un concept très ouvert. Nous experimentions des techniques de styles d’animation qui n’avaient jamais été utilisées auparavant. Mais Fred se contentait de rester à son niveau. Il fut adulé pour son travail sur “Les Trois petits cochons”. Un travail merveilleux pour l’époque, qui rendit grossier tout ce qui avait pu être fait avant. Et cela avait donné un nouvel élan indispensable au studio de Walt, qui lui en fut reconnaissant.


Ci-dessus : Fred Moore à l’oeuvre sur Jiminy Cricket (”Pinocchio”)

Fred était l’homme du moment et il ne put gérer ce statut, pour tout vous dire. Il espérait rester éternellement “l’homme du moment” mais nous nous rendions compte qu’à mesure où nous explorions davantage les subtilités de l’animation, les petites nuances, les touches de réalismes et les gestions de rythme, le travail de Fred commençait à devenir de plus en plus rudimentaire. C’est une sacré chose à dire, mais je parle de manière relative. J’ai remarqué ce phénomène sur “Le Dragon Récalcitrant” vers 1940. Ce qui était acceptable en termes de processus sur “Les trois petits cochons” et dans certains cas sur “Blanche-Neige et les Sept nains”, rendait certains segments du “Dragon récalcitrant” - bien que très bien dessinés - très grossiers au niveau timing.

Fred, dans ses animations, faisait observer une pose à un personnage et maintint le figé, perdant au passage toutes ces choses subtiles qui maintenaient l’animation en vie(5). A cette époque, Fred buvait beaucoup et j’empruntais en secret ses esquisses en ajoutant des dessins qui pourraient les faire fonctionner avec le reste de l’animation réalisée sur le film. Fred se mit de plus en plus sur la défensive, taquinant la bouteille et se lamentant. Il revenait de déjeuner et voulait en parler, et bien évidemment, nous ne voulions pas en parler. Et lui d’insister toute l’après-midi sur le fait que cet endroit était en train de le tuer à petit feu et que Walt n’était plus bon avec lui.

Nous étions désolé pour lui… Nous ne savions pas quoi faire, et puis soudain… (Note d’Arion : Fred Moore est décédé dans un accident de voiture en 1952, à l’âge de 41 ans). L’alcool devint pour Fred l’échapatoire quand il ne pouvait gérer la situation au studio.”


Ci-dessus : Character design de Mickey Mouse par Fred Moore

NOTES

(1)Animateur sur des courts métrages Disney, layout man sur “La belle au bois dormant”, puis membre du “story department” pour “Le Livre de la jungle” avant de passer chez Hanna-Barbera où il fit des layouts et des storyboards pour “Les Flinstones”, “Les Schtroumpfs” ou encore “Scooby Doo”. Il finit par retourner chez Disney au début des années 80 au département des publications pour la jeunesse, avant de reprendre du service au sein du “story department” sur “Le bossu de Notre-Dame”, “Mulan”, “Dinosaures” et “Toy Story 2″.

(2) Animateur sur “Qui veut la peau de Roger Rabbit ?”, “La petite sirène”, “La belle et la Bête”, “Aladdin”, membre du “story department” sur “Le Roi Lion” et “Shrek”, storyboardeur sur “Pocahontas” et “Le Prince d’Egypte”)

(3)Spécialiste de Mickey, qu’il avait notamment animé dans le segment “L’apprenti sorcier” de “Fantasia”, animateur sur “Blanche-Neige”, “Pinocchio”, “Dumbo”, “Cendrillon”, “Alice au Pays des Merveilles” ou encore “Peter Pan” (qu’il ne vit pas achevé), Fred Moore était adulé par les animateurs de l’époque. Dessinateur surdoué au style reconnaissable, son talent ne fut cependant pas complet… Incapable de s’adapter aux nouveaux principes de l’animation des studios Disney, il sombre dans l’alcoolisme.

(4) Compte parmi les fameux 12 nouveaux principes de l’animation superbement exposés et détaillés dans l’ouvrage “The Illusion of life - Disney Animation” de Frank Thomas et Ollie Johnston.

(5) Ibidem

P.S. Si ces billets vous intéressent, n’hésitez pas à me le faire savoir via les commentaires… Histoire que je trouve la force et le temps d’en traduire d’autres. ;)

4 commentaires »

  1. omni nous dit :

    20 octobre 2006 à 19:35

    Je trouve ces anecdotes vraiment passionnantes.

    C’est amusant de voir que la rotoscopie, qui laisse finalement peu de place à l’imagination de l’animateur, ait fait le succes de tant de films d’animation^^

    Merki Arion : )

  2. Arion nous dit :

    20 octobre 2006 à 22:04

    Content que cela plaise à quelqu’un ! :)
    Il y en a beaucoup d’autres à venir, très passionnantes pour les amoureux d’animation disneyenne.

    Sinon, pour revenir à la rotoscopie, il faut savoir que c’était un procédé qui ne fut pas utilisé systématiquement. Il l’avait été surtout utilisé à quelques reprises dans les longs métrages pour animer des figures humaines réalistes (Blanche Neige, Cendrillon…), mais ce’est un procédé que les animateurs n’aimaient guère car il laissait relativement peu de place à la création pure (même s’il faut préciser qu’il s’agit toujours de création, il ne s’agissait pas de dessiner par dessus une photo !).

  3. 21st Century Boy » Les Chroniques Disney : Ward Kimball - Billet II nous dit :

    21 octobre 2006 à 0:51

    […] (2) Voir le billet précédant pour une brève présentation de Fred Moore. […]

  4. tinou nous dit :

    23 octobre 2006 à 6:43

    Tres bien ces pitites chroniques! Je suis fan!

  5. africanimation nous dit :

    14 février 2007 à 14:48

    j’adorrrrrrrrrrrrrre ces infos sur les animateurs de disney. S’il vous plait,postez-en d’autres.je garderai l’oeil sur ce site.j’aimerais bien avoir des infos sur les coulisses du studio au temps des nine old men et comment les choses se passaient, l’atmosphere de la boîte. merci merci à vous

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